Benjamin Brice

Enseignant-chercheur en science politique (lien vers le profil académique)

Notre modèle de société est en faillite et les politiques regardent ailleurs [tribune]

Tribune publiée dans Le Monde le 11/07/2026

La quasi-totalité des candidats à l’élection présidentielle promet une hausse du pouvoir d’achat : baisse des impôts et des taxes, réduction de l’écart entre le brut et le net, hausse du salaire minimum, relance de la croissance. Hélas, ces promesses ne peuvent plus être tenues. Pourquoi ? Parce que la crise actuelle du pouvoir d’achat n’est pas conjoncturelle, elle révèle une crise structurelle de notre modèle de société.

Rappelons les faits. Entre 1960 et 1973, il ne fallait en moyenne que 15 années pour faire doubler le pouvoir d’achat des Français (données INSEE par unité de consommation). Dans le même temps, le pays se désendettait, dégageait un fort excédent commercial et lançait de grands plans d’investissement.

Depuis 2008, il faut désormais 137 années pour obtenir un doublement du pouvoir d’achat ! Et cette quasi-stagnation s’accompagne d’une hausse inédite de l’endettement public (+50 points de PIB en moins de 20 ans), d’un déficit commercial structurel et d’un sous-investissement qui se traduit par une dégradation de l’action publique (mauvais résultats éducatifs, déclassement militaire, dysfonctionnements de la justice…), par un décrochage technologique et par une large impréparation aux défis du XXIe siècle.

Que se passe-t-il ? Au cours du dernier demi-siècle, alors que la croissance économique ne cessait de se ralentir, nous avons continué, vaille que vaille, de vivre dans l’imaginaire des Trente Glorieuses. C’est-à-dire dans une société qui s’organise autour d’une abondance matérielle toujours croissante. Aussi, pour stimuler le pouvoir d’achat en dépit de la croissance faible, les gouvernants ont-ils laissé filer l’endettement public (en profitant des faibles taux liés à la monnaie unique), accepté la désindustrialisation du pays (afin d’importer des produits moins chers) et réduit les marges budgétaires de l’action publique (les dépenses de fonctionnement des administrations publiques ont diminué de plus d’un point de PIB depuis le milieu des années 1990, alors que les besoins ont augmenté, comme dans l’hôpital public, l’enseignement supérieur et la défense).

Nous sommes maintenant arrivés au bout de ce modèle.

1) Les perspectives de croissance restent très incertaines, avec la multiplication des tensions géopolitiques, la montée du protectionnisme et les conséquences du réchauffement climatique. À cela s’ajoute le vieillissement de la population : dans les décennies à venir, ce vieillissement devrait réduire la croissance du PIB par habitant de l’ordre de 40 % dans les pays de l’OCDE. Il faut donc apprendre à faire avec un « gâteau » à partager qui n’augmente plus que très faiblement.

2) Pour relever les défis du XXIe siècle, nous avons devant nous de grands investissements qu’il devient de plus en plus dangereux de retarder : défense, transition écologique, rattrapage technologique, amélioration de l’action publique. Étant donné le niveau record du déficit public, ces investissements vont surtout devoir être financés au détriment du pouvoir d’achat (baisse des transferts ou hausse des prélèvements).

3) Le contexte géopolitique impose de réduire notre dépendance vis-à-vis du reste du monde, et donc de relocaliser des activités industrielles. Or, le déficit de compétitivité de l’industrie française – et de plus en plus de l’industrie européenne – vis-à-vis de la production industrielle de la Chine signifie que les consommateurs (ou les contribuables) devront absorber un surcoût en lien avec ces relocalisations.

Notre modèle de société fondée sur la hausse continue de l’abondance matérielle est aujourd’hui complètement en faillite. Cette réalité est désagréable dans une période de grave crise du pouvoir d’achat, mais elle n’en reste pas moins incontournable.

À l’approche d’une élection présidentielle, cela ouvre d’importants questionnements collectifs sur la répartition des efforts entre classes sociales, la maîtrise du coût de la vie, la quantité de travail, les enjeux de sobriété et l’avenir des services publics. Hélas, pour le moment, nos politiques regardent ailleurs.