Les crises actuelles appellent un effort de sobriété matérielle ! [Conférence]

Ce texte a été prononcé le 27 janvier 2023 pour une conférence organisée à Bordeaux par le Conseil départemental de la Gironde et intitulée : « L’accompagnement social dans un contexte de crise écologique, économique et sociale »

Source de l’image : Photography Maghradze PH sur Pexels.com

Dans le débat public, la sobriété a principalement été présentée comme une mesure conjoncturelle en lien avec la guerre en Ukraine. Il s’agissait pour le gouvernement d’aider le pays à « passer l’hiver », dans un contexte où la réduction des approvisionnements russes faisait craindre une pénurie d’énergie. Le sujet de la sobriété énergétique a fait les gros titres pendant plusieurs semaines à la rentrée 2022, et il revient encore régulièrement sur le devant de la scène, au gré des prévisions météo et de la disponibilité du parc nucléaire français.

Cependant, il me semble que nous avons affaire à un sujet beaucoup plus structurel. En réalité, c’est tout notre niveau de consommation matérielle qui paraît remis en cause dans les décennies à venir. Dans cette présentation, je vais donc essayer de rassembler les différents éléments des crises que nous traversons pour montrer pourquoi, à mon avis, tout cela pointe vers la nécessité d’un effort collectif de sobriété matériel.

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Le premier aspect du problème, celui qui nous saute aux yeux depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, c’est la hausse des tensions géopolitiques. À l’échelle mondiale, les dépenses militaires (en monnaie constante) sont à peu près restées stables entre 2009 et 2015. Cependant, depuis lors, elles sont largement reparties à la hausse : +13 % entre 2015 et 2021. En 10 ans (2011-2021), le budget militaire de l’Inde a augmenté d’un tiers, celui de la Turquie de deux tiers et celui de la Chine de 90 % (SIPRI).

La France est directement concernée. La guerre aux portes de l’Union européenne a révélé notre dépendance envers l’Ukraine et la Russie. Nous dépendons du gaz russe pour notre industrie, pour notre production d’électricité et pour notre chauffage. Et même si nous avons trouvé d’autres sources d’approvisionnement, la hausse des prix a un impact majeur pour les ménages et les entreprises. Même chose pour les carburants. Quant à l’Ukraine, nous avons découvert que ce pays était bien inséré dans la division internationale du travail, avec notamment une forte dépendance de la France pour les engrais azotés. Si d’aventure, la rivalité entre la Chine et les États-Unis ou les tensions à la frontière indo-pakistanaise dégénéraient en conflit ouvert, il est probable que nous en subirions là aussi les conséquences, avec de l’inflation et des pénuries.

Au vrai, ce sont tous les acquis de la mondialisation qui sont peu à peu remis en cause, au moins depuis l’épidémie de covid-19, il y a presque trois ans. Au moment où la pandémie explosait, les États ont rétabli des frontières, ont réquisitionné des marchandises et ont interdit des exportations, même au sein d’une zone aussi intégrée que l’Union européenne. Par ailleurs, la France a clairement pris conscience de sa vulnérabilité : les masques et le paracétamol qu’elle consomme sont importés, généralement depuis l’Asie.

Si l’approfondissement de la mondialisation ces dernières décennies a été favorable à la spécialisation industrielle et à l’importation de produits bon marché, cette tendance ne va pas forcément se poursuivre. Il paraît même plutôt probable que nous allons devoir entreprendre, tôt ou tard, un certain effort de résilience, afin de moins dépendre des autres pour des biens essentiels au pays.

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Le deuxième aspect du problème est la crise environnementale. La pression exercée sur les écosystèmes se révèle beaucoup trop forte. Vient en premier lieu la forte hausse des émissions de gaz à effet de serre, notamment due à l’explosion de la consommation de charbon, de pétrole et de gaz. À l’échelle mondiale, le pétrole n’a remplacé le charbon comme première source d’énergie qu’au début des années 1960. Mais il faut savoir que la consommation de charbon était quand même trois fois plus élevée en 2019 qu’en 1960. La consommation de pétrole cinq fois plus élevée. Et celle de gaz neuf fois plus élevée (OWID) ! En parallèle, l’urbanisation, la déforestation, les pollutions diverses et la production de déchets ont eu un impact très négatif sur la biodiversité. D’après un indice de mesure de la biodiversité, la taille des populations d’animaux suivis a diminué en moyenne de 69 % entre 1970 et 2018 (Living Planet Index).

Les différents dommages environnementaux vont avoir des conséquences dont nous commençons à sentir les effets : incendies, canicules, événements climatiques extrêmes, moindre résilience des écosystèmes, et ainsi de suite. Tout cela, en retour, amplifiera les tensions géopolitiques que nous connaissons déjà : conflits autour de certaines ressources (eau, métaux indispensables à la transition écologique), migrations, moindre perspectives de croissance économique, baisse des rendements agricoles. Au final, crises géopolitiques et crises environnementales risquent bien de s’alimenter mutuellement.

Ce qui alimente les dommages environnementaux, c’est le niveau de notre consommation matérielle bien plus que l’évolution de la démographie mondiale. En effet, à l’échelle du globe, la croissance démographique diminue depuis les années 1960. En 2020, la moyenne mondiale était à 2,3 enfants par femme, alors qu’elle était de plus de 5 enfants au milieu des années 1960 (Banque mondiale). Cette tendance se retrouve à peu près partout, ce qui fait anticiper une diminution de la population mondiale d’ici la fin du siècle.

En revanche, la diffusion du mode de vie des Occidentaux à travers la planète pose d’importants problèmes environnementaux. Le développement de la Chine, par exemple, avec des niveaux de consommation qui se rapprochent des standards occidentaux exerce une forte pression sur les écosystèmes : émissions de gaz à effet de serre, déforestation, etc. En seulement trois années, la Chine produit autant de ciment – et donc de béton – que les États-Unis n’en ont produit au cours de toute leur histoire (calcul à partir de ces deux sources : Chine et États-Unis).

Or, il reste, à travers la planète, des milliards d’humains qui, légitimement, aspirent à nos niveaux de confort matériel. En 2019, il fallait extraire en moyenne 22 tonnes de matière (biomasse, combustibles fossiles, métaux et minerais non métalliques) pour satisfaire la consommation d’une personne en Europe, contre 5 tonnes de matière pour une personne en Inde et 4 tonnes pour une personne en Afrique (Material Flows). Évidemment, les impacts environnementaux d’une telle convergence seraient majeurs. Il apparaît donc nécessaire que nous révisions à la baisse nos modes de vie, car, pour le moment, ils ne sont absolument pas généralisable à l’ensemble de la planète.

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La dernière dimension du problème concerne la situation socio-économique de la France. Là aussi apparaissent des contraintes fortes.

Cela fait une vingtaine d’années que le déficit commercial se creuse en France. Cela est dû pour une part à la hausse de la facture énergétique (les combustibles fossiles représentent encore près des 2/3 de l’énergie consommée en France). Et pour le reste, au déficit manufacturier, car la désindustrialisation fait que nous produisons de moins en moins nous-mêmes les biens industriels que nous consommons.

Cette situation a une conséquence majeure pour le pays : la notion de compétitivité est devenue centrale dans le débat public. Afin de redresser la balance commerciale, il faudrait que la France devienne plus compétitive par rapport à ses partenaires, c’est-à-dire qu’elle devrait produire moins cher (ou de meilleure qualité). Dans notre pays, sous des gouvernements de droite, de gauche et du centre, cela s’est traduit principalement par deux choses.

Premièrement, une flexibilisation du marché du travail. Ainsi, entre 2008 et 2019, la part des CDI dans l’emploi total a diminué de près de 3 points (INSEE, tableau T402). En parallèle, entre 2001 et 2017, la durée moyenne d’un CDD est passée de 112 jours à 46 jours (DARES). Cette évolution pèse surtout sur les classes populaires qui sont davantage touchées par les contrats précaires, par le chômage et par le sous-emploi.

Le deuxième axe de réforme concerne le « coût » du travail. Pour réduire le coût du travail, de nombreuses exonérations de cotisations sociales ont été mises en place. Comme ces exonérations ont été appliquées à l’ensemble de l’économie française – et non pas seulement aux secteurs délocalisables –, elles ont un coût très important. Autour de 60 milliards d’euros par an de manque à gagner pour la Sécurité sociale (CAE). À côté de cela, les besoins ont augmenté, du fait du vieillissement de la population (retraites, santé) et de la hausse de la précarité (prestations sociales).

Il s’agit donc de financer ces politiques de compétitivité. À cause de la concurrence fiscale internationale, les gouvernants n’ont pas voulu augmenter l’impôt sur les revenus ou l’impôt sur les sociétés. L’ISF a même été partiellement supprimé. Il reste donc les impôts non progressifs : la CSG et les impôts indirects sur les produits (TVA, taxe sur les tabacs, TICPE, etc.). Or, tous ces impôts ont pour caractéristique de peser davantage sur les foyers les plus modestes.

Cependant, les impôts ne peuvent pas augmenter sans fin. Donc pour tâcher de limiter l’alourdissement de la dette, les pouvoirs publics ont mené des politiques d’austérité dans les services publics. Il faut savoir que si les dépenses publiques représentent 59 points de PIB en 2021, une petite partie seulement de ces dépenses finance les services publics. Les dépenses de fonctionnement (rémunération des agents de l’État, achats, loyers) ne représentent au total que 18 points de PIB en 2021. Soit le même niveau qu’en 1980, à la fin du mandat de Valéry Giscard d’Estaing (INSEE, tableau 3.201). Alors que, depuis 1980, les besoins ont beaucoup augmenté : dépenses de santé avec le vieillissement de la population, effets récents de la pandémie, politique visant 80 % d’une génération au niveau du bac, etc. Au final, il a fallu trouver beaucoup d’économies : gel du point d’indice dans la fonction publique, baisse des recrutements, fermeture de services publics sur le territoire et ainsi de suite. La dégradation des services publics, dont presque tout le monde a conscience aujourd’hui, est d’une certaine manière un dommage collatéral des politiques de baisse du coût du travail.

Il n’est donc pas douteux que nous vivons collectivement au-dessus de nos moyens. Notre consommation de combustibles fossiles (importés à 100 %) et de biens manufacturés (importés au 2/3) est trop forte. Cela déséquilibre notre commerce extérieur et nous oblige à prendre des mesures de compétitivité. Des mesures de compétitivité qui augmentent la précarité en bas de l’échelle sociale, qui pèsent sur le pouvoir d’achat et qui conduisent à un sous-financement des services publics.

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Résumons. Qu’il s’agisse de se rendre plus résilients dans un monde dangereux, de réduire notre empreinte écologique ou de rétablir nos équilibres extérieurs, tout pointe vers la nécessité d’un certain effort de sobriété matérielle. Il va falloir consommer moins de combustibles fossiles et réduire le volume de notre consommation de biens industriels.

Évidemment, ce tableau de notre situation peut avoir quelque chose de désespérant. La France connaît de grandes difficultés, et les perspectives d’avenir apparaissent particulièrement sombres. Pour autant, je crois que nous avons devant nous une véritable opportunité d’améliorer les choses. Voilà ce sur quoi je voudrais finir.

D’abord, la multiplication des contraintes pourrait paradoxalement nous redonner des marges de manœuvre. Dans notre pays, cela fait longtemps que les orientations politiques sont subordonnées à des considérations économiques, avec comme principal objectif de nous adapter à la mondialisation. Or, l’irruption au premier plan d’autres contraintes – géopolitiques, écologiques, sociales – pourrait nous permettre de réviser nos priorités et de définir de nouvelles orientations pour le pays.

Ensuite, dans un pays comme la France, marqué par la désindustrialisation et le chômage, il est possible de combiner sobriété matérielle et relocalisation industrielle. Produire localement se révèle plus cher, mais cela permet de créer des emplois dans les territoires et d’augmenter les recettes fiscales. À côté de cela, le bénéfice pour l’environnement est réel : le surcoût oblige à moins consommer, le transport est réduit, les normes environnementales en France sont relativement strictes et l’électricité française est « bas carbone ».

Par ailleurs, Il y a une certaine lucidité. La population française a de plus en plus conscience qu’il va falloir questionner nos modes de consommation. En septembre 2021, près des 4/5 des Français estimaient que le gouvernement devait prendre des mesures énergiques face à l’urgence environnementale, même si cela impliquait une modification « en profondeur » des modes de vie. Dont 75 % chez les employés et 78 % chez les ouvriers (Fractures françaises).

Enfin, dernière chose, la question de la sobriété matérielle va obliger à mettre sur le devant de la scène le problème de la répartition des charges et des gains. Dans le climat social actuel, encore marqué par la révolte des Gilets jaunes, il paraît clair que les efforts ne peuvent pas, une fois de plus, reposer sur les classes populaires. D’autant plus que, d’un point de vue écologique, le mode de vie des classes supérieures est le moins durable. Ainsi, les 10 % des ménages les plus riches émettent deux fois plus de gaz à effet de serre que les 10 % les plus pauvres pour l’habillement et le logement. Trois fois plus pour les transports. Et quatre fois plus pour les biens d’équipement (OFCE, calcul à partir des données annexes). Il y a là un enjeu de justice sociale qui n’a pas fini d’alimenter le débat !

La plupart des ces données et de ces arguments sont tirés de mon livre : La sobriété gagnante.

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